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CulturAmérica

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Festival latino-américain de Pau et région Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Jean Ortiz   
05-04-2017

25 ans de solidarité, d’engagement, d’ouverture, de graines jetées au vent. Une mort féconde.

Lorsque en 1992 fut célébré le « Cinquième centenaire de ‘la découverte’ de L’Amérique », notre sang ne fit qu’un tour. Ainsi naquit ce qui deviendra le Festival CulturAmérica de Pau et région. La 25ième et dernière édition (de « despedida »), vient de se tenir... Le Festival naît d’un malaise, d’une colère, et d’un partenariat fécond avec le Méliès.

En 1992, des intellectuels célébraient la richesse des processus de métissage en Amérique sans condamner, ni même étudier, le génocide. D’autres se contentaient de l’effleurer. Comment parler encore de « découverte » ? Comme si l’histoire avait commencé lorsque débarquèrent, pour le compte de la monarchie castillane, quelques « fous de Dieu », « le sabre et le goupillon », pas si fous que cela, des mercenaires dotés de chevaux terrifiants, crachant le feu, et assoiffés d’enrichissement... Ainsi le chante la Mexicaine Amparo Ochoa dans sa sublime « Maldición de Malinche », du nom de l’Indienne qui « coucha » avec le conquistador Hernán Cortés.

Il convient de contextualiser cette conquête mal nommée souvent « découverte ». Sa toile de fond en est le moment espagnol dit de la « Reconquête » ; les divers morceaux d’Espagne s’amputent, expulsent les Juifs, les Gitans, et conquièrent Grenade, le dernier royaume musulman sur le sol européen, aux apports si riches. Mexico (Tenochtitlán) était aussi développée en matière d’astronomie, de mathématiques, d’architecture, d’irrigation, de philosophie, que Séville, Grenade et Cordoue. L’Europe de l’époque se définit donc, en cette fin de 15ième siècle, d’abord contre les musulmans et l’Islam. Cette obsession la pousse à « convertir » par la contrainte les Indigènes, qui ont leurs propres religions, assimilées par les colonisateurs à des « superstitions », à des « croyances barbares », dans un climat de croisade hystérique et d’intolérance.

Le (les) voyage de Christophe Colomb s’inscrit dans cette entreprise d’évangélisation forcée et de pillage, au moment où la Castille devient une puissance économique qui commence à compter. C’est à partir de ce contexte, du projet colonisateur (« projeter » en Amérique le « modèle européen ») que la Castille et « l’Occident » « prennent » cette Amérique et l’intègrent au système économique d’exploitation ; il se met en place notamment par le commerce transatlantique. L’argent (minerai) extrait dans des conditions épouvantables (faim, sueur, morts en abondance, accidents du travail, maladies...), principalement exploité au nord du Mexique et sur les hauts plateaux boliviens, au Potosí, (l’or en Colombie actuelle), ne font que passer par l’Espagne ; l’oligarchie immobiliste de l’époque empêche d’exploiter cette manne pour développer l’économie. Elle l’échange contre des importations...

Ainsi, les métaux précieux, le pillage de l’Amérique, enrichissent surtout l’Angleterre et la France ; ils contribuent puissamment à l’essor de leurs manufactures, à l’expansion du capitalisme européen. Durant le 16 ième siècle, l’Europe a reçu plus de 18 millions de kilos d’argent.

La « conquête » et la colonisation s’empressent de reproduire en Amérique les institutions et le « système espagnol », à la sauce coloniale. L’Espagne impose aux populations indigènes, par la conversion et le travail forcé (la « mita »), une société de classe, des différenciations sociales importantes notamment par la couleur de la peau, l’origine ethnique. Le vice-roi (« el Virrey ») distribue des terres aux colons nouveaux arrivants (vers 1625, l’émigration aux Amériques compte un tiers d’Andalous...). Les nouveaux venus s’opposent aux créoles (Espagnols nés en Amérique). Les uns et les autres constituent le groupe dominant. Les métis ont quant à eux un statut d’infériorité. Les colons reçoivent des « encomiendas » (grandes propriétés, plus tard « estancias ») avec leur lot de main-d’œuvre indienne captive, quasi esclave. Le seigneur féodal « encomendero » (militaire ou prélat), possède une superficie correspondant à son grade et a le droit légal de recevoir le tribut ou le travail gratuit des Indiens de la zone. La dureté du travail, les maladies infectieuses transmises par les colons, le colossal traumatisme humain, culturel, social, cosmogonique, provoqué par la « découverte », la déstabilisation de sociétés entières et de leurs valeurs, l’écrasement de cultures extraordinaires, produisent une hécatombe humaine, culturelle, sociale, cosmogonique, une chute démographique terrible au 16ième et 17 ième siècles, voire la disparition des « autochtones » dans les îles des Caraïbes et les côtes tropicales. Lorsque Colomb débarque sur les côtes de Saint-Domingue, l’Amérique compte près de 100 millions d’habitants. Guerres de conquête, surexploitation : un siècle et demi plus tard, ils ne sont plus que 3,5 millions. Dans les Antilles, la population autochtone est anéantie... La conquête  et la colonisation, ce sont 80 millions de morts en 50 ans.

A Saint Domingue vivaient trois millions d’Indiens... il n’en restera que 2 000 seulement 50 ans plus tard. Le Mexique voit fondre de 95% de sa population en 50 ans. Extermination, ethnocide... les Indiens perdent tout, leur univers, leurs coutumes, leur organisation sociale. La main-d’œuvre se raréfie. Seul le besoin de force de travail pour les plantations, les mines, empêche les colons d’éliminer totalement ces « sous-hommes » sans âme pour la plupart. Alors, les exploiteurs se tournent vers le pourtour méditerranéen pour amener, au fond des cales inhumaines, des esclaves africains afin de combler le vide indien . De l’extinction des populations autochtones nécessaires à l’exploitation coloniale, surtout dans les zones littorales, naît la traite négrière ; les cargaisons de « bois d’ébène » sillonnent l’océan. 15 à 20% de ces Africains, réduits en esclavage, meurent durant la traversée (maladies, naufrages...). Environ 50 millions de personnes seront déportées, arrachées à leur famille, leurs pays, leur langue... utilisées pour leur force de travail. Une « rentabilité » estimée à une dizaine d’années tant l’effort est surhumain. L’esprit de résistance se développe très tôt. Des esclaves fugitifs qui parviennent à gagner les montagnes, y créent de petites républiques « indépendantes » : les « palenques » ou « quilombos ». Cette déportation forcée, ce déracinement violent, bouleversent toutes les structures de leur vie. A la fin de la période coloniale, il n’en restera que quelques millions. Les chiffres sont indicatifs mais à prendre avec circonspection...

Les élites, les créoles, les groupes dominants qui étouffent sous la chape de la métropole, s’emparent peu à peu des différents pouvoirs ; ils épousent les grandes lignes de l’idéologie générale de l’époque : les Lumières, le despotisme éclairé. Les élites ont peur d’une rébellion générale des sans grade, de tous ceux qui sont traités comme des « barbares », des « primitifs ». Des soulèvements indigènes se produisent tout au long du 18ième siècle. Le plus emblématique reste celui de Tupac Amaru au « virreinato » du Pérou, à la fin du 18ième. Les « tupamaristes » se rebellent politiquement contre les réformes fiscales et le travail forcé politique. 80 000 Indiens meurent pour défendre leur dignité et leurs aspirations sociales.

Tupac Amaru sera exécuté par les Espagnols en 1781 (ou 1783 selon les sources), écartelé en public sur la Plaza Mayor du Cuzco. L’histoire raconte qu’il lança, avant de mourir, à son bourreau espagnol : « ici, il n’y a que deux protagonistes : toi et moi ; toi comme oppresseur, et moi comme libérateur ».

D’autres soulèvements sont moins connus... Les « comuneros » du Paraguay (de 1721 à 1735), la rébellion vénézuélienne de 1749 à 1752 contre les abus de la Compagnie Guipuzcoana de Caracas... La lutte des classes pointe son nez. Et puis les Indépendances...

Partie du Festival latino-américain de Pau, ma plume en a débordé un peu le cadre... Mais que de réminiscences actuelles dans ces lignes... Le passé n’est vraiment jamais mort. Le Festival a accueilli les écrivains Padura, Taibo, Sepulveda, Liscano, des leaders populaires, des syndicalistes, des femmes en lutte, des intellectuels latinos majeurs, des avocats des Droits de l’Homme, des artistes plasticiens, des groupes musicaux et chanteurs de grande qualité, étouffés par la colonisation des esprits et le clonage néo-libéral, des compagnons du Che... un « coca syndicaliste », criminalisé à l’époque par Washington et les classes dominantes (blanches) de Bolivie. Devenu président de la République, Evo Morales ne nous oublie pas... Pendant 25 ans, à notre modeste niveau palois, béarnais, aquitain, en équipe, nous avons voulu aider à remettre le monde à l’endroit, à faire flamboyer le présent et l’avenir. Et comme le combat peut être une fête... nous avons fêté les succès des peuples du continent indo-afro-latino-américain. Nous nous sommes solidarisés, mélangés, créolisés, métissés. Nous nous sommes découverts, enrichis de et par le multiculturalisme, le partage des luttes et des utopies émancipatrices, par le plurilinguisme... Nous sommes devenus des « Sudaïstes ». Aux beaufs qui éructent dans certains meetings électoraux : « on est chez nous », nous avons répondu et répondons: « on est chez nous partout ». « 25 ans... », « L’universel, c’est le local moins les murs » (M. Torga). A bas les murs ! Plus que les racines, aimons les fleurs, les feuilles. Au port, à l’arrivée, préférons le chemin, le trajet. Les combats justes, essentiels, ne sont jamais vains. Et toujours plus de vingt. A la santé de la révo, et vive l’archaïsme, vive la nostalgie au présent !!

 
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